Pierre Chambard (Paul Marchand, 1962-2009) à Nitzos, cimetière du Lion, Sarajevo, 93
" Son nom était déjà connu à Sarajevo, bien avant que j'y transite. Considéré comme un fou, un paria, un non-journaliste (quel honneur), il défiait toutes les conventions de la médiature professionnelle, s'aventurait là où il ne fallait pas, voyait donc ce que les autres ne voyaient pas, bref accomplissait son authentique travail de témoin, qui ne consiste pas à s'engourdir de pseudo-objectivité, mais à vivre, jusqu'au bout de la nuit, l'expérience ultime de la "sympathy for the devil" "
In L'HOMME DE NOWHERE LAND - Maurice Dantec
8/03/2012, cimetière du Lion, Sarajevo
Des tombes, par milliers. Le croissant argent de l'islam, l'or des catholiques, peu importe. Le même sang bogomile, le sand d'un peuple tout entier massacré sur l'autel des dualismes.
THIS IS AIN'T ROCK & ROLL
THIS IS GENOCIDE
Je ne sens plus la fatigue, la tristesse, la peur. Les âmes de Nitzos et de Chambard/Marchand pèsent délicatement sur ma poitrine, comme un velcro. Le lion me fixe de son regard de pierre.
Au creux de la paume, une balle de calibre 9mm montée en porte-clé, achetée ce matin en toute légalité sur le marché ottoman. Quatre KM, et je ne saurais estimé à combien le prix d'une vie a été doublé, triplé, quadruplé pour que le touriste aie sa dose de sensations fortes _comme moi maintenant, toute honte bue_
" (...) pour tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, traversèrent l'expérience de l'implosion yougoslave, quelques rayons de courage à l'état le plus pur permirent de conserver l'espérance, au milieu des bureaucrates de l'ONU, des journalistes planqués à l'Holyday Inn, des visites de Susan Sontag ou de Bernard-Henri Lévy."
Dire, comme eux, que j'entends le chant des morts, que je parle en leur Nom ("Deads are in peace", m'avait dit Adis), je ne le ferais pas, ce serait de la littérature. Et si "il existe sans doute une loi physique inconnue qui empêche toute redondance entre la vie et la fiction", alors je suis en droit _et en devoir_ de me taire là où mes "camarades" ont déjà tant parlé.
A mesure que s'entremêlent nos trois destins _le vivant, le mort, le protagoniste_ je prends la mesure de ce qui fut joué, vu, retranscris, et je ne sais plus où sont les morts ni qui sont les vivants. Je veux dire, Nitzos est réel, voir d'un point de vue Lacanien, réel en tant que non-concept.
Ce qui le rend d'autant plus vraisemblable ici.
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